JAN 26 · créativité · 7 min
C'était une fin de journée, fatigué après le travail. Je m'avançais pour rejoindre ma voiture sur le parking du supermarché. Stupeur, me présentant devant la porte de ma voiture. La clé était à l'intérieur, sur le contact. Porte fermée, impossible d'ouvrir. Un péquenaud, bouche bée, planté là, à me demander comment j'allais rentrer chez moi. Le stress commençait à monter, vous savez, cette raideur qui remonte tout votre corps. Cette réalité qui vous étrangle, la fatalité de la situation.
Là, devant la fenêtre conducteur, à observer le reflet de celui qui a échoué, un visage tordu par les grimaces d'un homme déchu. Des tas d'idées me viennent à l'esprit. Comment vais-je m'y prendre ? Dans ce genre de situation, garder la tête froide et son sang-froid est primordial pour ne pas paniquer. Je panique.
J'énumère les options qui s'offrent à moi. Casser la vitre avec mon coude ? Non. Appeler un serrurier ? Trop cher. Rentrer à pied ? Pas la peine.
Un sentiment de culpabilité, de honte et de colère m'envahissait. Quelques noms d'oiseaux ont volé. La flagellation du condamné. Mon cerveau basculait entre résignation et révolte.
Je m’improvisais en MacGyver, en casseur-flotteur. J'avais une situation, un problème, et je devais le régler. Beaucoup de contraintes pour peu d'opportunités. Je devais reprendre à zéro, ne pas m'emballer, décomposer et évaluer les hypothèses, prioriser. Si je voulais réussir, je devais me donner un cadre, un but, me détacher de mes émotions pour qu'elles n'altèrent pas ma raison. L'heure tournait, le soleil se couchait, j'étais contraint par le temps.
Je me disais : pense, pense, pense. La situation de départ était limpide : la clé coincée sur le contact, enfermé dehors, dans l'incapacité de rentrer chez moi. Quel est mon véritable besoin ? Rentrer chez moi en taxi et laisser la voiture sur le parking ? Casser la vitre pour récupérer la clé ? Essayer d’entrer dans le véhicule en limitant les dégâts ? Que l’on retrouve et qu’on me ramène le double perdu ? Plusieurs options s’offraient à moi.
En analysant et en définissant mon vrai besoin, l’astuce qui me parut la plus judicieuse fut déjà de demander l’avis d’autrui, tant pis pour l’humiliation. Avoir l’aide de quelqu’un me permettrait de ne pas me sentir isolé et de prendre une décision plus éclairée, sans biais, sans convictions.
Heureusement, un collègue était encore présent. À deux, nous avons étudié les possibilités basées sur les enjeux. En rebondissant sur nos idées respectives, nous avons trouvé une méthode. Nous avions un plan d’action. Allons le tester.
Par chance, il avait une tenue de travail accrochée à un cintre dans sa voiture. En écartant légèrement le haut de la portière, nous avons réussi à glisser le cintre tordu à l’intérieur. Après quelques mouvements hasardeux, le bout du cintre vint se loger autour du loquet de verrouillage.
Celui-ci se redressa, la porte s’ouvrit.
Vous ne pouvez pas savoir l’accomplissement ressenti. Libre et relâché, vous savez, ce soulagement qui remonte tout votre corps. Vous pouvez respirer. Après de longues minutes à essayer, échouer, recommencer, mon collègue et moi-même avions réussi l’impossible. Notre prototype pourri avait fonctionné. Je n’en croyais pas mes yeux, et pourtant.
Je crois l’avoir pris dans mes bras, nous avons rigolé un bon coup. Cette histoire n’était qu’une mésaventure, vite oubliée.
…
Quel est le rapport avec la créativité, au juste ? Elle est où, la clé ?
J’en viens. On pense à tort que la créativité est l’apanage des artistes, une qualité accessible à quelques initiés, un talent occulte. Qu’elle ne s’exprime que dans un cadre esthétique, plastique. Cette acuité et capacité intellectuelle est souvent décriée, victime d’un univers sémantique accablant. Une beauté de l’esprit galvaudée et incomprise.
Nous sommes tous créatifs, ou du moins l’avons été de longues années dans notre enfance, selon la définition que l’on s’en fait. Laissez-moi vous raconter. À chaque fois qu’une situation se présente, qu’il y a un problème à résoudre, un mécanisme fait de rouages insoupçonnés se met en place. Une machine créative est en marche. Placez-la dans un environnement stimulant, dans les bonnes conditions, et elle vous emmènera sur des chemins auxquels vous n’y auriez jamais pensé, des sentiers inexplorés, des succès inespérés. Une clé pour déjouer des puzzles insolubles, ouvrir des portes cadenassées.
Ce qu’on peut retenir de ma leçon de porte de voiture, ce sont quelques fondamentaux et principes de l’essence même de la créativité. En voici une liste non exhaustive :
Savoir garder la tête froide pour réfléchir de manière raisonnée. Nous sommes des êtres irrationnels et l’impact de nos émotions sur notre jugement est impondérable. Conscientiser nos pensées et ressentis avant de se jeter est une habitude à prendre pour ne pas s’embourber. Garder son calme, peu importe le contexte et en toutes circonstances, même si c’est la énième fois que vous essayez.
Collecter les informations et ressources disponibles pour bien se préparer. La chance ne sourit qu’aux esprits préparés. Chercher, collecter, rassembler, trier, analyser, synthétiser : tant de mécanismes mentaux à adopter et à appliquer. Ne pas se jeter à corps perdu dans une tâche sans avoir réfléchi en amont à un plan d’action basé sur des suppositions. Un travail de préparation pour un résultat escompté.
Elle a besoin de contraintes pour exister et s’exerce mieux avec des moyens et un temps limités. La créativité encadrée est plus pragmatique et perspicace, elle mène à un but. Sans périmètre, elle n’est que pérégrinations futiles et vaines. La créativité nous aide à déjouer des plans bancals, à réaliser des tâches impossibles. Elle sert à résoudre des problèmes, à s’émanciper avec de nouvelles possibilités.
Partir avec un énoncé de départ. Savoir le reformuler pour avoir le bon angle de point de vue. Si vous démarrez au quart de tour sur une idée, vous allez vous planter. Une idée est comme un germe : laissez-lui le temps de grandir, de maturer, de l’observer. Retournez-la dans tous les sens, prenez de la distance, de la hauteur, car c’est souvent un simple arbuste qui cache une forêt dense.
Garder un cap avec des objectifs clairs pour ne pas s’éparpiller. Un but à atteindre. Agir avec intention. Dans le feu de l’action, l’esprit peut partir dans tous les sens. Mille idées, aucune direction. La créativité sans cap, c’est comme une voiture sans volant. C’est ce cap qui canalise l’élan créatif et l’oriente dans une direction utile.
Connecter des idées pour plus de clarté et d’ingéniosité. Combinaison, dissociation, triangulation : bon nombre de méthodes existent pour fructifier une idée.
Balayer les diverses possibilités et expérimenter. L’échec n’est pas une fin, mais une piste à explorer. Un vagabondage contrôlé qui permet de trouver une idée viable. L’expérimentation est la main qui sculpte l’intuition.
Avoir en tête que le résultat n’est pas garanti. On croit souvent qu’avec un plan structuré, avec assez de volonté ou d’intelligence, on finit toujours par y arriver. Faux.
Apprendre de cette nouvelle connaissance. En créativité, chaque expérience, bonne ou mauvaise, est porteuse d’enseignement. Une clé supplémentaire sur le trousseau.
J’ai maintenant la clé entre mes mains. Des portes ouvertes. Un quart de tour sur le contact et me voilà sur le départ, à continuer ma route. La créativité est un processus où l’on en apprend tous les jours.
Merci de m’avoir lu jusqu’au bout, à bientôt.